Évolution

par Pascal Jacob

Quelques siècles d’étroite complicité entre le cheval et l’homme ont façonné une relation complexe entre deux acteurs aux exigences et aux attentes aussi complémentaires qu’opposées. L’un porte et l’autre chevauche. L’un conduit et l’autre tire, entraîne, hisse et hale. L’un est puissant, mais l’autre est également capable de se montrer fort et exigeant. Associés depuis près de dix millénaires, le cavalier et sa monture ont traversé toutes les plaines, franchi tous les fleuves, piétiné tous les champs de bataille et transformé les étendues hostiles en terres fertiles. Inscrites au répertoire des cirques et élément constitutif de la plupart des programmes des troupes occidentales jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, les disciplines équestres ont progressivement disparu au profit de l’exhibition d’animaux exotiques et d’une surenchère à la prouesse avec notamment le développement du trapèze volant.

D’un cheval l’autre

L’histoire des peuples cavaliers est tissée de mythes fondateurs où le cheval tient une place prépondérante, à la fois compagnon et soldat, des conquêtes et du labeur. Silhouette omniprésente dans le paysage, il occupe également le terrain des légendes et des symboles. C’est là sans doute que réside un second niveau de lecture, intuitif et sensible, quant à son rôle et sa signification dans les créations contemporaines : l’opéra équestre créé et mis en scène par Tamerlan Nougzarov au début des années 1980 pour l’Organisation centrale des cirques de l’Union Soviétique s’inscrit dans une continuité historique, mêlant pantomime et prouesses équestres pour offrir une longue séquence où voltige, haute école, musique, danse, lumière et costumes se conjuguent au service d’une narration symbolique. C’est une manière de rompre avec la simplicité de présentation des autres troupes de voltige où seuls les costumes apportent une touche d’originalité à l‘instar de la troupe d’Irbek Kantemirov, vêtus de longues capes de laine noire ou blanche, largement épaulées. Le travail des Nougzarov s’inscrit dans la continuité de la Gonka, spectacle presque exclusivement équestre créé dans les années 1960 pour réinterpréter l’élégance et la fougue d’un cirque volontairement allégorique.

La renaissance

En 1974 à Paris, le 25 mai, Alexis Grüss et Silvia Monfort redonnent vie à un répertoire oublié en s’inspirant de dessins anciens et d’estampes du XIXe siècle : ils réinventent le Cirque à l’Ancienne. Sous le petit chapiteau bleu monté dans la cour de l’Hôtel Salé, en plein cœur du Marais et dans un lieu promis à devenir le Musée Picasso, une ironie du destin qui aurait sans doute amusé un artiste protéiforme qui a tant aimé les saltimbanques, la famille Grüss rend soudain contemporains l’écuyère à panneau, les pyramides à cheval et le jockey d’Epsom, silhouettes échappées des albums de Victor Adam, Carle Vernet et Toulouse-Lautrec. Au fil de 40 ans de créations, Alexis Grüss va bâtir une vision et un vocabulaire singuliers, un parcours artistique à la fois classique et inscrit dans son époque. Mais surtout, en privilégiant le cheval comme puissant support esthétique, il annonce en creux les mutations à venir.
Dans les années 1980, le renouveau de l’art équestre passe par une réappropriation de ses codes par de jeunes cavaliers et la création de nouvelles compagnies où le cheval impose tous les rythmes. Le Cirque Bidon puise une bonne part de son esprit dans le pas de ses chevaux, tirant de lourdes roulottes le long des routes de France et d’Italie et réinventant les longues caravanes du XIXe siècle siècle, jouant de l’animal comme d’une séduisante licence poétique au-delà d’un pur moyen de traction.

 

 

En 1985, Patrick Grüss et Francesco Caroli sont les premiers professeurs d’art équestre au tout récent Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Bernard Quental et Manuel Bigarnet, écuyers de la première promotion, intègrent la troupe du Théâtre Équestre Zingaro à l’issue de leurs années de formation. Après sept années avec Zingaro, Bernard Quental collabore avec le Théâtre du Centaure en 1998 et participe à la création de Cheval Théâtre en 2000. La présence du cheval dans une école supérieure symbolise le renouveau des formes et suggère une contemporanéité de l’art équestre. Fasciné par la tauromachie équestre, Bartabas a aussi largement puisé dans les mythes et les cultures du monde pour dérouler des rituels forts, bouleversants, depuis la création du Théâtre Équestre Zingaro au Sigma de Bordeaux en 1986. Il est inspiré par le monde tzigane et explore les traditions polyphoniques berbères et les voix du Caucase. Il s’approprie tour à tour les musiques de l’Inde du Rajasthan, le pansori coréen, les sonorités du Mexique, de la Mongolie et le chant Klezmer pour des spectacles puissants où le cheval est à la fois l’axe et le support d’images somptueuses, prétexte à une fête esthétique et moteur de figures d’un répertoire marqué par l’académisme.

 

 

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Filiations

Le Théâtre du Centaure, créé en 1989 par Camille et Manolo fonde son travail sur la complicité entre l’écuyer et sa monture pour l’écriture d’une forme inédite basée sur le principe du cheval acteur. Les Bonnes de Jean Genet et Macbeth de William Shakespeare sont l’expression de cette fusion entre l’animal, le jeu et l’humain, mais ces spectacles permettent surtout de mettre en évidence une nouvelle écriture en matière d’art équestre. Dans un registre similaire, en créant ensemble le spectacle Golgotha, l’écuyer Bartabas et le chorégraphe Andrés Marin fusionnent un flamenco instinctif et contemporain conjugué à la puissance de quatre chevaux emportés dans une danse de ténèbres, soutenue par des chants espagnols du XVIe siècle. L’élégance et la force conjuguée des danseurs et des chevaux abolit la distance entre l’homme et l’animal : il n’y a plus que des corps vibrants, symboliquement associés, puissants et énigmatiques. À la fois ritualisée et spectaculaire, la rencontre inédite renvoie aux origines du monde, un temps où mythes et réalités se confondent encore, où l’animal incarne autant d’espoirs que de doutes… Cette intégration du vocabulaire équestre le plus savant dans une danse organique et codée, ou pieds et sabots transfigurent le rythme et façonnent le regard du spectateur, fonctionne comme une magnifique symbiose esthétique et technique.

 

Au début des années 2000, Gilles Sainte-Croix, homme de spectacle et cavalier émérite, décide de réaliser un vieux rêve et crée à Montréal Cheval Théâtre, une fresque équestre conçue pour un chapiteau peint d’un élégant mouchetis, semblable à la robe de certains chevaux pommelés. Il fait appel à des écuyères et des voltigeurs européens pour concevoir une succession de tableaux pour lesquels les costumes de François Barbeaux composent une trame visuelle somptueuse. Quelques années plus tard, toujours au Québec, le producteur Normand Latourelle crée Cavalia, un spectacle élaboré avec l’écuyer Frédéric Pignon, conçu et mis en scène par Erik Villeneuve sous un chapiteau gigantesque avec un espace scénique à transformations multiples notamment par l’intermédiaire de projections sur de larges surfaces mouvantes.

Références

Parfois, le cheval n’est qu’une simple silhouette de bois, de métal ou de carton, clin d’œil nostalgique ou référence amusée. Le cirque Trottola conclut l’un de ses spectacles avec un cheval de bois et de fer, monté sur des roulettes et qui tourne sur son axe, prétexte à un numéro de volige classique où la bête est suffisamment évoquée pour permettre à l’imaginaire du spectateur d’y croire et d’être emporté… L’une des séquences d’Obludarium, spectacle des frères Forman puissamment empreint d’une mélancolie douce, n’emprunte pas à une autre source : un grand cheval de bois articulé, gigantesque marionnette à fils, est une impressionnante monture, plus vraie que nature pour un instant magique où l’écuyère à panneau, bien réelle, semble s’être échappée d’un dessin de Toulouse-Lautrec…
L’Homme Cirque de David Dimitri intègre également un sobre cheval de bois, support acrobatique et clin d’œil nostalgique. La poétisation du geste équestre est d’une formidable efficacité et ravive avec humour un cirque romantique, une révérence distanciée au passé et une manière de rendre intemporelle une discipline oubliée.

Depuis quelques années, Charlène Dray, scénographe et plasticienne, développe une recherche et un travail expérimental entre scénographie, art équestre, et performance contemporaine : l’hippo-néguentropie, une démarche qui consiste à inventer pour le cheval, en son nom, à son intention. Le jeu, c’est d’imaginer des interfaces permettant de placer le cheval sur scène et d’anticiper ses réactions face à telle ou telle situation : trouver et contrôler des constantes, maîtriser l’aléatoire et redessiner une forme d’improvisation avec un cheval complice. En suggérant l’animal comme une contrainte plastique, Iannis Kounellis crée avec Prologo 97 un dispositif spectaculaire composé de centaines de verres de cristal suspendus, un rideau à la fois monumental et fragile, traversé par un cavalier et sa monture sur la piste de la Compagnie Foraine pour ReVu Rue Marcel Duchamp. Une manière pour le cheval d’intégrer le champ contemporain en offrant la plus belle des mutations : complice, partenaire, acteur et vecteur d’imaginaire.