Funambulisme

par Pascal Jacob

Lorsqu’il évoque son travail, Philippe Petit (1949-) raconte le fil, le câble d'acier qui a succédé à la corde de chanvre, son installation entre deux mâts, le chausson en peau de buffle pour marcher dans le ciel, le balancier de bois ou de métal qui favorise les traversées à grande hauteur, le point de mire, le vent, la solitude, la peur. En tendant discrètement, en 1971, son fil entre les tours de Notre-Dame, le funambule assure une filiation symbolique avec les anciens et illustres acrobates qui ont enchanté Paris depuis le Moyen Âge. Coup d’éclat poétique, totalement clandestin, sa traversée effraie et ravit tout à la fois les Parisiens qui le découvrent du parvis. Au même moment, une cérémonie de vœux se déroule dans la cathédrale : les futurs prêtres, allongés au sol les bras en croix, inconscients du « drame » qui se joue au-dessus d’eux, créent un contraste saisissant dans cette juxtaposition imprévue d’événements aussi dissemblables que possible sinon que pour Philippe Petit, il y a quelque chose de l’ordre du sacré dans cette appropriation du ciel… Sans être une habitude, vouloir toucher les nuages n’est pas neuf à Paris : pour l’entrée d’Isabeau de Bavière en 1385, un funambule se laisse glisser en chantant le long d’une corde tendue entre la plus haute tour de Notre-Dame et le Pont-au-Change, franchit d’un bond une tenture semée de fleurs de lys, dépose une couronne sur la tête de la nouvelle reine et repart par où il est venu, deux forts flambeaux à la main, ce qui le fait comparer par ceux qui le discernent de loin, à un ange descendu du ciel pour saluer la souveraine…

 

 

Philippe Petit réitérera son exploit en tendant son fil entre les tours du palais de Chaillot, avec une autorisation en bonne et due forme cette fois, pour un concert de Jacques Higelin en 1984. Il fera encore plus fort quelques années plus tard, en 1989, en accrochant son fil au deuxième étage de la tour Eiffel pour une longue ascension de plusieurs centaines de mètres, entre ciel et jardins.

« Camilla Meyer était une Allemande. Quand je la vis, elle avait peut-être quarante ans. À Marseille, elle avait dressé son fil à trente mètres au-dessus des pavés, dans la cour du Vieux-Port. C’était la nuit. Des projecteurs éclairaient ce fil horizontal haut de trente mètres. Pour l’atteindre, elle cheminait sur un fil oblique de deux cents mètres qui partait du sol. Arrivée à mi-chemin sur cette pente, pour se reposer elle mettait un genou sur le fil, et gardait sur sa cuisse la perche-balancier. Son fils (il avait peut-être seize ans) qui l’attendait sur une petite plate-forme, apportait au milieu du fil une chaise, et Camilla Meyer qui venait de l’autre extrémité, arrivait sur le fil horizontal. Elle prenait cette chaise, qui ne reposait que par deux de ses pieds sur le fil, et elle s’y asseyait. Seule. Elle en descendait, seule… En bas, sous elle, toutes les têtes s’étaient baissées, les mains cachaient les yeux. Ainsi le public refusait cette politesse à l’acrobate : faire l’effort de la fixer quand elle frôle la mort. »

Jean Genet, Le Funambule, 1958

 

 

Légendes et réalité

Longtemps, les funambules ont été soupçonnés de mâcher les mêmes racines que les chamois pour acquérir une identique agilité sur les plus raides escarpements. Créatures insensibles au vertige, les funambules sont sans doute les véritables ancêtres des acrobates aériens. La corde s’accroche n’importe où, se noue à un arbre, une colonne ou au faîte d’une maison et offre à des acrobates intrépides un moyen de prouver leur bravoure. Les funambules ouïgours, qui plantent leurs poteaux et tendent leurs cordes dans un champ à l’entrée des villages de montagne qu’ils visitent depuis plusieurs siècles, pratiquent la même danse que celle interprétée par les funambules occidentaux, à l’instar des Knie qui voyagent avec une arène à ciel ouvert, mais tendent aussi leur corde au-dessus des fleuves ou l’accrochent à une tour ou à un clocher pour des représentations exceptionnelles.

 

 

La danse sur la haute corde, ou funambulisme, a longtemps été l’une des formes les plus populaires de l’acrobatie. Sans doute parce qu’elle livre l’homme à l’infini, le suspend entre ciel et terre. Marquée par une tendance à la surenchère, la discipline s’est d’abord exercée en plein ciel, c’est-à-dire presque sans limites, lançant la corde au-dessus des gouffres, reliant ainsi, par la vertu d’un trait tracé sur fond de nuages, les espaces les plus invraisemblables, mais surtout les plus spectaculaires. La pratique du funambule est largement solitaire. Les premiers du genre, dans l’Antiquité gréco-romaine, progressent sur la haute corde et insistent sur le caractère unique de leur prestation. Avec le goût du risque qui imprègne le cirque à la fin du XIXsiècle, le funambulisme se pratique désormais en troupes : le début du siècle suivant voit ainsi l’avènement de dynasties, des Triska et des Omankovsky aux Wallendas, familles devenues troupes qui démultiplient les prouesses et inventent de délirants échafaudages à quelques dizaines de mètres du sol. La célèbre pyramide à sept, entre château de cartes et nef des fous, inscrite au répertoire des Wallendas jusqu’à nos jours, et reprise par les Guerreros sous les coupoles des arènes géantes américaines.

 

 

Toujours plus haut

La distance incite à la surenchère décorative : Blondin, funambule français qui s’est offert la traversée des chutes du Niagara, est vêtu d’un maillot de soie rose, souligné par une casaque rouge et pailletée, le chef orné d’un casque scintillant couronné d’un panache de plumes multicolores. Ce « casque à plumes », porté par Antonio Franconi, Madame Saqui et la plupart des funambules de la première moitié du XIXsiècle semble un accessoire emblématique de la corporation. Cet accoutrement rend visible de loin et renforce la dimension spectaculaire du travail. Blondin utilise également un long balancier, lesté de plomb aux extrémités, ce qui lui donne une courbure profonde, comme un arc démesuré dont les pointes sont plus basse que le câble : l’équilibre constant du funambule est renforcé par ce dispositif, sans diminuer pour autant le risque de la traversée.

 

 

Le travail de Blondin s’inscrit dans une longue filiation issue de l’Antiquité et il est poursuivi aujourd’hui par quelques funambules qui rêvent toujours de conquête : le 15 juin 2012, Nik Wallenda a franchi en 25 minutes les 600 mètres au-dessus des eaux bouillonnantes du Niagara. Didier Pasquette, Jade Kindar-Martin, Jean Thierry Barret, Michel Menin, Eric Alwin (Eric Lederne), Denis Josselin, Pedro Carillo, Manfred Doval, Gene Mendez, Sacha Cortès ou David Dimitri sont les héritiers des oreibates grecs, passeurs d’émotions à travers les siècles.
Avec le funambule, le monde renoue avec son ancienne fascination pour les exploits un peu fous, à la fois dérisoires et magnifiques, symboles de l’énergie d’une Humanité où fragilité et puissance se sont toujours conjuguées. En accrochant leurs câbles aux beffrois ou aux collines, bateleurs d’hier et d’aujourd’hui font partie de la trame invisible de la cité, silhouettes sincères et sensibles, membres éphémères d’une communauté aux accents innombrables et moteurs d’une curiosité toujours intacte.

 

 

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